On se sert du roman policier pour faire passer toutes sortes de « messages », messages prétendument humanitaires, ou carrément philosophiques! Il y a un courant assez fort, actuellement, qui véhicule des trames ayant pour base l’indispensable policier véreux et l’assassin, innocente victime du sort. ... Entre parenthèses, aucun suspens quant à l’identité du coupable : c’est invariablement « la société ». Et tout cela, bien sûr, baigne la plus béate utopie.

— Paul Halter, À 139 pas de la mort

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mardi 17 avril 2012

Le Voyageur du Passé — Paul Halter (2012)

La date: le 21 Novembre 1955. Les spectateurs en train de quitter l'Adelphi Theatre sont surpris de voir un jeune homme, dans ses trentaines, portant des vêtements longtemps hors de mode. Il marche comme s’il voit tout autour de lui pour la première fois—et il se fait presque tué par une voiture. Un peu plus tard, il est écrasé par un métro, son corps horriblement mutilé. Heureusement, le visage est relativement intact et les empreintes digitales peuvent être récupérées sur le cadavre.

Merci à la preuve du visage du défunt, l'inspecteur Archibald Hurst réussit à trouver son identité. Le corps est identifié comme appartenant à Victor Stephenson. Voici la capture: le 2 décembre 1905, Victor Stephenson est allé faire une promenade et ne revint jamais à la maison. Près de 50 ans plus tard, le voici : mais il n'a pas vieilli d'un seul jour ! De plus, les poches du mort sont pleines de choses anciennes à partir de 1905, mais ils semblent neufs !

Cela paraît absolument impossible, mais le plus qu’on apprend, le moins probable est une erreur d’identification. Deux jours avant la mort de l’inconnu pseudo, la veuve de Victor, Mrs. Dorothy (apparemment pas tout à fait la veuve qu’elle pensait !), trouva la mort dans une cabane verrouillé, apparemment due à une crise cardiaque. Pourtant, pour les dernières semaines, Dorothy Stephenson et sa famille ont été terrorisés par ce qui peut seulement être décrit comme le fantôme de Victor!

L’inspecteur Hurst est en grave danger d'arracher tous ses cheveux, alors il demande à l’aide du Dr. Alan Twist. Ils sont accompagnés par l'inspecteur Briggs, le subordonné sarcastique de Hurst. Tout cela constitue l’intrigue du nouveau roman de Paul Halter, Le Voyageur du Passé. Plusieurs scénarios apparemment impossibles se trouvent dans ce livre. Il y a la mort de Dorothy, par exemple. Il y a une disparition mystérieuse d’un rôdeur (et voilà la situation impossible qu’un plan illustre). Et le visage du mystérieux « voyageur du passé » n’apparaît pas dans un miroir ! (Il y a un autre exemple, mais je ne veux pas révéler trop, craignant que je dirai trop.)

Dans son ensemble, la solution est assez bonne. Il y a de la véritable surprise dans le dénouement, et la solution est globalement satisfaisante. Le secret de la mort de Dorothy n'est pas particulièrement intéressant, mais les impossibilités d'autres sont très bonnes. J'ai aimé la façon dont un visiteur mystérieux a fait son reflet disparaître d’un miroir. J'ai vraiment aimé la méthode employé par un rôdeur pour disparaitre quand on le poursuit. Et l’impossibilité centrale – le paradoxe temporel – est bien traitée, mais on doit accepter un point farfelu. En revanche, l’entièreté de la solution est bien construite, et c’est difficile de pénétrer au centre du mystère. Le docteur Twist réussi grâce à l'aide d'un serpent, un chat, et quelques canards ... Mais franchement, je pensais que la participation des canards et du serpent était aux limites du « fair play ». Je ne pense pas que le livre est un des chefs-d’œuvre de Halter, mais l’entièreté est un succès… et après tout, chaque livre ne peut pas être comme ce fameux « Diable de Dartmoor » !

La situation fantastique du « voyageur du passé » résulte dans plusieurs moments agréablement atmosphériques. Plusieurs de ces moments sont arrivés quand la famille Stephenson raconte la persécution dont ils ont souffert. J'ai vraiment aimé la façon dont une voix sur le téléphone a été décrite, et les nombreux événements qui se déroulent sont souvent froidement bizarre.

Les personnages sont, en général, parmi les succès de Halter. J'ai aimé le personnage d'un artiste qui n'a pas encore fait son nom connu dans le monde de l'art, mais qui possède un véritable talent. Il y a un triangle amoureux bien réalisé. Il y a la sœur cadette, une jeune fille soumise et socialement maladroite. Et puis il y a mon favori, Colin Stephenson. Il est le second mari de Dorothy, mais comme jeune homme, il était un célèbre magicien, spécialisé dans la démystification des faux spiritualistes... mais ces dernières années, il est converti au spiritisme et est devenu l'un de ses défenseurs !

Donc, pour résumer, Le Voyageur du Passé est une réussite. Les personnages sont mieux que d'habitude, et l'écriture est assez bonne, avec plusieurs excellents moments atmosphériques. Il y a des petits problèmes dans l’intrigue, en particulier avec quelques points qui étirent la crédulité du lecteur, mais la structure dans son ensemble est assez bonne. C'est toujours une lecture assez agréable et une bonne expérience globale. Je n'ai certainement pas regretté mon achat et il y avait même un plan des les lieux du crime inclus. Cela automatiquement vaut la peine !

vendredi 20 janvier 2012

Entretien avec Paul Halter

Cet entretien ne serait pas possible si ce n’était pas pour M. John Pugmire—merci beaucoup. Je veux aussi remercier M. Paul Halter pour cet entretien. Il a répondu mes questions avec beaucoup de patience et je lui remercie pour son temps. J’espère que mes lecteurs apprécieront cet entretien avec un Grand Maître du crime !

***

Vous avez écrit beaucoup de livres. On y trouve tant d’idées. Vous expliquez l’homme invisible dans Le Diable de Dartmoor, et le meurtre d’un maharadjah dans des circonstances complexes (trois portes fermées !) dans Le Tigre borgne. D’où tirez-vous vos idées ? Avez-vous un processus ? Pensez-vous d’une situation « impossible » en premier ou d’une solution ? Et quand vous avez finalement trouvé une idée, quelles étapes prenez-vous ?
  
Comme vous vous en doutez, c’est une question qu’on me pose souvent, et j’avoue être assez embarrassé pour y répondre. Les gens croient souvent que les auteurs de polars ont une méthode secrète et très précise pour concevoir leurs intrigues. Il n’en est rien, en tout cas en ce qui me concerne. Chaque nouveau roman est un nouveau défi, avec son cortège de doutes et de questions, ses pièges, ses obstacles… Un travail de longue haleine en tout cas, qui exige une forte concentration pour rester dans l’esprit de l’énigme, dans le climat ambiant. Néanmoins, on peut dégager quelques lignes directrices, dont la première serait sans doute l’atmosphère générale. C’est-à-dire le thème choisi. Prenons par exemple, puisque vous le citez, le cas du Tigre Borgne. Là, le thème retenu était le film de Fritz Lang, ce chef-d’oeuvre absolu du Septième art qu’est le Tigre du Bengale, ce que nul ne contestera j’en suis sûr. J’avais envie d’écrire une histoire basée sur ce postulat. Donc, le décor était déjà planté. Je me suis dit ensuite qu’il serait intéressant, pour corser l’affaire, de mettre en place un super crime en chambre close, une chambre triplement close ! Laissons donc vaguer notre imagination, en utilisant le matériel local, le palais, le pavillon au centre du lac, les crocodiles, l’éléphant, le rat (animal sacré)… Et puisque nous sommes dans une Inde plus rêvée que réelle, en somme un conte, il faudra bien entendu y introduire un prince, donc un maharadjah, et une jolie princesse… Et un détective, bien sûr… sans parler de l’incontournable fakir aux pouvoirs supranormaux. (J’ai toujours été très impressionné par le fakir des Cigares du Pharaon). À ce stade, les personnages principaux sont déjà esquissés. Des personnages à la limite de la caricature, mais toujours efficaces, bien présents dans l’imaginaire collectif. Vient ensuite l’habillage. Puis la mise en place des fausses pistes.  Toujours laisser une issue dans l’esprit du lecteur, pour mieux la battre en brèche par la suite. Prévoir également des retournements de situations, et cela assez tôt, car il sera difficile de faire des modifications de structure pas la suite. À ce stade, l’élaboration de la trame devient très technique. Il est impératif de reconsidérer régulièrement l’ensemble de l’édifice, sans s’écarter de l’ambiance générale, qui va donner la couleur de l’histoire, tout en peaufinant les détails. Voilà grosso modo les différentes étapes de l’élaboration d’une trame. Mais j’avoue procéder parfois de manière différente, de commencer par une astuce de chambre de close, et de l’habiller progressivement. Tout cela n’est guère original, j’en conviens, mais c’est ainsi que je procède. Une dernière précision pour dire que parfois tout se met en place très rapidement – presque par magie ! – et d’autre fois, c’est extrêmement laborieux. L’inspiration ne se commande pas, hélas !

Votre carrière est remarquable, et votre site web français inclut un article de Philippe Fooz et un de Roland Lacourbe, analysant vos thèmes préférés. Il y a bien sûr la chambre close/le crime impossible, mais on y trouve aussi des fantômes meurtriers, lieux hantés, malédictions, prophéties, etc. Y’a-t-il un thème qui vous fascine particulièrement ? Un crime impossible que vous voulez résoudre particulièrement ?

Un thème qui me fascine particulièrement est sans conteste le paradoxe temporel. Il est hélas difficile à traiter. Je ne l’ai abordé qu’une fois, dans « l’Image trouble ». Il s’agit d’une alternance de deux récits, avec des protagonistes très semblables. On pourrait penser à un cas de réincarnation collective, mais il n’y a qu’un demi-siècle d’écart entre les deux histoires. Dans la première, un personnage disparaît comme par enchantement (dans une pièce close évidemment), au moment même où, dans la seconde, son sosie disparu depuis fort longtemps réapparaît soudain. Comme s’il avait franchi le miroir… La situation est tellement invraisemblable que même une thèse fantastique pourrait difficilement l’expliquer. Les paradoxes temporels proposent une grande variété de situations, la plus classique étant celle d’un homme qui remonte dans le passé pour tuer son grand-père. Les solutions rationnelles pour expliquer ces prodiges, en revanche, ne sont pas légions.

Quant à mon « crime impossible » de prédilection, ce pourrait être le postulat de base, à savoir un homme assassiné dans une pièce fermée de l’intérieur. J’aimerais trouver une solution parfaite, absolument inédite. Il y a longtemps que je travaille là-dessus. Je ne dirai pas en vain, car j’ai trouvé tout récemment une variante qui répond à ces critères. Un seul problème : elle est un peu technique, et nécessiterait un plan pour proposer une explication claire. C’est pourquoi j’hésite encore à l’introduire dans un récit.

Je pense qu’un aspect important d’un roman est le titre. C’est la première chose qu’un lecteur voit. Un auteur devrait avoir un bon titre pour attirer de l’attention. Un titre excellent joue avec notre imagination comme lecteurs— on se demande toutes sortes de questions et finalement, on prend le livre dans nos mains et on tourne les pages pour découvrir le secret du titre. Créer un bon titre est un talent rare, et les titres de vos livres sont parmi les meilleurs que j’ai entendus ! J’aime surtout les titres L’Arbre aux doigts tordus, Le Brouillard rouge, La Chambre du fou, Le Cercle invisible, et Le Cri de la sirène. (J’ai déjà acheté tous ces livres à cause de leur titre !) Alors : quel est le secret ? Comment inventez-vous le titre ? Quelqu’un le fait pour vous, peut-être ? Y-avait-il un cas dans lequel vous avez écrit un livre pour utiliser un titre  spécifique ?

Le choix du titre est rarement un problème. J’ai toujours l’impression qu’il s’impose, et je n’y ai pas prêté attention jusqu’au jour où un critique m’a fait une réflexion semblable à la vôtre. Rétrospectivement, je me suis aperçu que j’avais tendance à utiliser un vocabulaire mobilier (porte, chambre, rideaux) et des chiffres. (La Quatrième porte, La septième hypothèse, etc.) Sortis de leur contexte, ces mots ne seraient guère évocateurs. Mais dans le cadre des romans policiers, ils prennent une dimension plus sinistre. Il vrai que parfois, on m’a aidé. C’est Hélène Amalric (ancienne directrice littéraire du  Masque) qui a transformé ma « Dernière » porte  en « Quatrième ». Je me souviens que sur le coup, j’étais ulcéré, pensant   que cette initiative révélait toute l’astuce. En fait, il n’en était rien et le choix était judicieux. « L’image trouble », également, me fut proposée par une amie,  alors que j’avais passé des heures à décliner les mots « image » et « photo » sans trouver le bon adjectif.  Si j’ai écrit un livre pour utiliser un titre spécifique ? Oui. Une fois. La Mort derrière les rideaux. J’avais très envie d’écrire une histoire avec une chose horrible derrière un rideau. Ce qui nous ramène à votre première question concernant ma méthode d’écriture : elle varie constamment. La toile de Pénélope, elle, par exemple, est le fruit d’un défi que m’a lancé mon ami Vincent Bourgeois, grand spécialiste belge de l’énigme impossible : mettre en œuvre une chambre close scellée par une toile d’araignée. Roland Lacourbe, autre caméralogiste émérite (si ce n’est le plus grand !), m’a fourni quantité de points de départ en évoquant des faits divers insolites, avec un pouvoir suggestif que ses lecteurs connaissent bien. Je lui dois Le Clown de minuit, la Hache, la Septième hypothèse, entre autres. Et puis, aussi, nos réunions entre amis du crime, nos longues discussions passionnées sur le sujet, qui ont engendré d’autres énigmes. Mais nous n’allons pas revenir sur cette question. Passons à la suivante…

Tous ces histoires de créations sont fascinantes— j’espère que vous me pardonneriez si je vous pose quelques autres questions liées à ce thème. Alors, voici la majeure : comme John Dickson Carr avant vous, vous avez deux détectives principaux dans vos livres. Il y a le docteur Alan Twist (et n’oublions pas son collègue l’inspecteur Archibald Hurst) ainsi que le dandy détective Owen Burns (et son collègue, le narrateur-« Watson » Achille Stock). Préférez-vous un de vos limiers ? Pourquoi et comment avez-vous créé Burns ?

J’avais également envie d’écrire des histoires à l’époque de Sherlock Holmes, il me fallait donc un autre détective. Je n’ai pas eu à chercher longtemps, la personnalité d’Oscar Wilde m’a semblé comme une évidence. J’étais même surpris que nul n’y eût songé avant moi ! Cet esthète exigeant, qui tombe en pâmoison devant une faute de goût, je l’imaginais parfaitement dans le rôle d’un détective, prêt à aider la police, mais uniquement pour des affaires dignes de lui, c’est-à-dire des crimes impossibles très élaborés. Et c’est ainsi qu’est né Owen Burns. Certes, je suis très attaché à mon Dr Twist (qui dans mon esprit ressemble physiquement au héros de BD Clifton, et qui comme lui adore les chats). J’avoue avoir une petite préférence pour lui. Mais je trouve plus amusant de mettre Burns en scène. Son personnage de prétentieux excentrique permet beaucoup plus de fantaisie, un humour pince-sans-rire, qu’il est difficile de placer autrement. Les romans à énigmes sont des histoires inquiétantes par définition, qui supportent mal le burlesque (sauf par le biais de ses détectives). Avec Burns, aussi, les criminels-artistes qu’il affronte paraissent presque légitimes. Cela me permet de surenchérir dans l’extraordinaire et l’incroyable, pour mon plus grand plaisir, et je l’espère, celui du lecteur.

Un des thèmes qui semblent vous fasciner est la mythologie grecque. On la voit surfacer plusieurs fois dans vos livres, et en 1997, vous avez écrit Le Crime de Dédale, utilisant les mythes grecs comme base (le mort du Minotaure, l’envol de Dédale et Icare, etc.). J’ai trouvé l’énigme excellente (la solution est élégante !) et l’idée centrale est fascinante. Rappelez-vous comment vous avez eu l’idée pour ce livre ? Considérez-vous le livre un succès?  Y-avait-il des éléments que vous avez essayé d’améliorer dans Le Géant de pierre (1998) et Le Chemin de la lumière (2000) ?

J’avais lu à l’époque un article qui mettait en relation étroite l’énigme de l’Atlantide et la civilisation minoenne, donc l’île de Santorin et la Crête. La démonstration était brillante et le texte m’a  enthousiasmé. J’ai aussitôt eu envie de me rendre sur place, mais ça n’a pas été possible. J’ai donc commencé l’écriture du crime de Dédale comme palliatif. À mi-roman, je me suis envolé pour la Crète. L’île m’a séduite, et c’est l’esprit baigné de lumières méditerranéennes que j’ai pu achever le "Crime de Dédale" dès mon retour. Oui, j’aime bien cette histoire, qui tient également du récit d’aventures. (Je suis fan d’Indiana Jones et de Bob Morane !). Après cela, j’ai vraiment eu envie de continuer dans cette voie. Maîtrisant mieux le sujet, j’ai attaqué Le Géant de Pierre, puis le Chemin de la lumière. C’est dans ce dernier que la part minoenne est la plus importante, et j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à écrire cette histoire. Il y a tout ce que j’aime : « énigme et meurtre en lieu clos » bien sûr, mais aussi « aventures », « mythologie », « rêve», « quête mystique », « archéologie » « Égypte antique », « voyage temporel »… Je ne vous cacherai pas que certains de mes lecteurs commençaient à être inquiets ! J’ai donc vite renoué avec mes premières amours: les ruelles et le fog de Londres, dans « l’Allumette sanglante ». Ensuite, je me suis de nouveau permis une petite fantaisie orientale, avec « Le Tigre du Borgne », puis retour en Angleterre avec « La ruelle fantôme ». C’est ce qu’on appelle voyager en chambre close !

Et bien sûr, c’était après un « pèlerinage » en Angleterre que vous avez écrit un de mes livres préférés, Le Diable de Dartmoor ! L’ambiance est excellente, et l’énigme contient un des meilleurs « crimes impossibles » de tous les romans policiers ! Quelles étaient vos inspirations en écrivant cette histoire ? L’énigme, était-elle facile à créer ou plutôt difficile ?

Concernant « Le Diable de Dartmoor », j’ai gardé le souvenir d’une certaine facilité d’écriture. Les deux livres précédents « La Septième hypothèse » et « La lettre qui tue », présentaient à mes yeux des trames plus complexes, et m’avaient donc demandé plus de concentration. Après ces deux romans un peu atypiques, j’avais envie de produire une histoire de facture  résolument classique. Et c’était la première fois que je me suis rendu préalablement sur les lieux du crime, cette fameuse lande de Dartmoor qui a hanté des générations de lecteurs !

Non seulement je n’étais pas déçu, car l’endroit est magique et tel que je l’imaginais, mais je suis revenu plein d’idées, ayant pris connaissance des nombreuses légendes qui imprègnent la région. Parmi celles-ci, celle de L’homme invisible, que j’ai retenue comme thème central. La trame a dû être élaborée très rapidement, car j’ai commencé l’écriture dès mon retour. Je suis très heureux qu’elle vous ait plu. Comparativement aux deux autres (La Septième hypothèse et La lettre qui tue), j’étais moyennement satisfait de mon « Diable ». Mais lorsque je l’ai relu pour l’adaptation en BD, donc avec plusieurs années de recul, il m’a semblé meilleur. J’ouvre ici une parenthèse pour signaler qu’il est toujours très difficile pour un auteur d’apprécier ses propres ouvrages, surtout à chaud. Et comment juger d’une astuce, lorsqu’on en connaît l’explication ? Il faudrait complètement oublier ses histoires… Ce que je n’espère pas tout de même !

Lesquels de vos livres vous donnent le plus de plaisir ? Quelles sont, pour vous, vos plus grandes réussites ?

Question difficile pour un auteur… et je me vois obligé de la nuancer. Pour ce qui est du plaisir de création, je citerai quatre titres : « La Malédiction de Barberousse » (c’était ma première tentative, fondée sur des souvenirs personnels), « Le Brouillard Rouge » (parce que j’adore le Londres victorien, ainsi que le thème principal de l'histoire), et « Le Géant de pierre » et « Le Chemin de la lumière » (qui m’ont fait rêver).

D’un point de vue policier, mes plus grandes réussites, à mes yeux, sont :
 
            « La Quatrième porte ». Une histoire assez courte, mais riche en mystères et fondée sur la troublante personnalité du magicien Harry Houdini. 

            « La Septième hypothèse », par son duel baroque entre deux maîtres ès crimes.

            « La lettre qui tue », par son caractère insolite et ses rebondissements.

            « L’image trouble », par son problème temporel.

Mais d’une manière générale, j’aime bien toutes mes histoires ! Encore heureux, me direz-vous, sinon comment un auteur pourrait-il espérer plaire à ses lecteurs ? J’avoue aussi avoir des points de vue changeants. Parfois, je préfère les enquêtes traditionnelles, c’est-à-dire sans trop d’effets de structure, comme par exemple « Le Diable de Dartmoor » ou « La Toile de Pénélope ». D’ailleurs pour mes autres lectures, c’est un peu pareil. Selon mon humeur et mes goûts du moment, mon opinion peut varier considérablement. Concernant Carr, par exemple, je me souviens avoir « déliré » en découvrant « Les Trois cercueils », et ne pas être vraiment entré dans l’histoire lors d’une seconde lecture. Réflexion faite, je devais être malade à ce moment-là… sinon, comment expliquer cette étrange indifférence devant un tel monument du crime ?

Votre site annonce deux nouveautés pour 2012 : Spiral et Le Voyageur du Passé. Aura-t-il des crimes impossibles dans ces livres ? Spiral semble être votre premier roman dans le monde moderne. Pourquoi avez-vous finalement décidé d’écrire un roman dans nos temps ?

Des crimes impossibles ? Oui. Dans « Le Voyageur du passé », il y aura plus exactement une disparition impossible. Un intrus est pris en chasse par un témoin, et va s’évanouir dans une pièce close. Il est vrai que l’intrus en question passe pour être un fantôme, ce fameux voyageur du passé, qui a fait un bond dans le temps d’un demi-siècle !

Dans « Spiral », il s’agit d’une chambre close tout à fait traditionnelle. Un étrangleur sévit dans la région de Dinard. Mlle Rose Lestrange, un médium réputé, pense pouvoir l’identifier. Pour cela, elle va s’isoler au sommet d’une tour, dans une pièce qui sera dûment scellée par les témoins. Deux heures plus, les scellés sont toujours intacts, mais Mlle Rose gît sur le sol, étranglée, au milieu d’un désordre indescriptible… L’histoire est contemporaine, certes, mais vous comprendrez à l’énoncé de ces quelques mots qu’elle s’inscrit dans un contexte d’énigme traditionnelle. Quant au choix de l’époque, c’est tout simplement celui de l’éditeur, « Rageot », qui va lancer dès mars prochain une série « Thriller » pour ados. C’était une commande et il y avait plusieurs contraintes (et évidemment, ce sont des ados qui mènent l’enquête). Je me suis donc efforcé de respecter ce contexte tout en y mettant ma touche personnelle. J’ai d’ailleurs considéré qu’il était de mon devoir d’initier la jeunesse au Mystère.

Vos livres ont commencé à paraitre en anglais. En premier il y avait La Nuit du loup, un recueil de nouvelles. Ensuite, un roman est paru (Le Roi du désordre), suivi par La Quatrième porte et Les Sept merveilles du crime. Malheureusement, vous avez eu des difficultés cherchant un éditeur, et finalement vous avez utilisé un service d’auto-publication. Pouvez-vous parler un peu du processus de la traduction ? Comment avez-vous commencé ? Pourquoi avez-vous choisi ces romans pour commencer la traduction de vos romans en anglais ? Avez-vous eu plus du succès avec des traductions dans des autres langues ? Et finalement, les résultats : sont-ils encourageants ? Peut-on s’attendre à plus ?

En ce qui concerne les traductions, il faut savoir que c’est une histoire d’éditeurs, et non d’auteurs. Car les demandes proviennent des maisons d’édition étrangères, et s’adressent à l’éditeur français, qui conclut les contrats. L’auteur n’a strictement rien à dire, et ne peut en aucun cas choisir ses traducteurs. Pour les USA, c’est un peu spécial. À part quelques nouvelles qui paraissent chez Ellery Queen Mystère Magazine, il n’y a eu aucune demande (hélas !) de la part des éditeurs américains pour mes romans. Mais là, j’ai la chance de connaître John Pugmire, mon traducteur actuel, qui s’est employé à promouvoir mes romans policiers aux USA. Je  sais qu’il a déployé beaucoup d’énergie, et depuis un certain temps déjà, et je lui en suis très reconnaissant. Pour ce qui est du choix des titres, cela dépend surtout de la question des droits.

Parmi les autres pays qui me traduisent, je citerai les éditions Mondadori, qui sont un peu le pendant du Masque en Italie. Près d’une vingtaine de titres parus. D’ailleurs, parmi les suivants, il y aura ce fameux « Diable de Dartmoor », que vous connaissez bien. Là aussi, je profite de l’occasion pour dire toute ma sympathie à mon traducteur italien, Igor Longo, qui est sans conteste un des plus grands spécialistes mondiaux de l’énigme. Une véritable encyclopédie du crime !

Si le roman à énigmes n’est plus très en vogue dans les pays occidentaux, il est en revanche très prisé dans les pays asiatiques. Le Japon a publié plusieurs de mes romans. Et à présent, la Chine également, qui sort plusieurs titres par an, par le bais de deux maisons d’édition, dont l’une s’occupe exclusivement des affaires du Dr Twist. J’ajoute que je possède là-bas un jeune et dynamique agent chinois, Fei Wu, que je salue au passage. Dans ce coin du globe, la situation est donc plutôt favorable. Quant à l’avenir ? Difficile de se prononcer. La roue tourne, et l’énigme redeviendra un jour à la mode. Mais quand ?

Comme vous le dites, le roman d’énigme n’est pas en vogue à ce moment. Comment vivez-vous votre (ahem) singularité au sein du milieu français du roman policier ?

Assez bien. Nager à contre-courant procure même une certaine ivresse. Et puis, je suis pour ainsi dire le seul à concocter régulièrement des romans à énigmes. Je n’ai donc aucune concurrence ! En somme, c’est à la fois un atout et un handicap. J’ajouterai également que mon cercle d’amis est très orienté roman policier classique, ce qui a tendance à (h)altérer mon point de vue, et j’ai l’intime conviction d’être dans la bonne voie. 

Que pensez-vous de la domination du « noir » sur la production nationale et du fait que les critiques et prix littéraires vous ignorent alors qu’ils adoubent des auteurs bien inférieurs ?

Si l’on y regarde de plus près, le « noir » est déjà en train de décliner. D’ailleurs beaucoup de personnes voient dans la série des « Experts » une version moderne de l’investigation holmésienne. Évidemment, j’aimerais bénéficier de plus de publicité. Vous me direz que cela est un peu de ma faute, que je ferai mieux d’écrire du noir-politico-social pour être dans le moule. Le problème est que cela ne m’intéresse pas du tout. Quel que soit le domaine, je pense qu’un auteur doit écrire ce qu’il aime, des histoires qu’il aimerait lire. Or j’aime bien l’aventure, le mystère et le roman populaire.

Quand vous dites que le noir est en déclin, quels auteurs pensez-vous prennent l’initiative dans cette direction ? Lisez-vous beaucoup, et si c’est le cas, quels sont vos auteurs préférés ? Y’a-t-il des auteurs/livres spécifiques que vous recommanderiez ?

D’une manière générale, je pense au polar franco-français, qui s’attache surtout aux questions sociales, et qui se sert du support polar pour embrigader les esprits. Bien sûr, je n’ai rien contre les études sociales, voire le militantisme. Mais dans ce cas, je préfère qu’on annonce clairement la couleur. Pour moi, le roman policier doit rester une littérature d’évasion.

En fait, je consommais énormément de romans policiers avant d’en écrire à mon tour. Aujourd’hui, j’aimerais en lire davantage, mais le temps me manque. Je me limite donc aux romans qu’on me recommande chaudement. Mes auteurs préférés, au risque de ne pas être original, sont Carr et Christie, ainsi que Chesterton et Fredric Brown. Bien que je sois un admirateur inconditionnel de Carr, je trouve qu’il est très inégal. On dirait qu’il a perdu le feu sacré après la Seconde Guerre mondiale. Il y a une différence considérable, par exemple entre La Chambre ardente et Le Spectre au masque de soie, qui est inutilement compliqué et ennuyeux au possible. Agatha Christie me semble beaucoup plus régulière, et à très bon niveau. J’adore Chesterton pour son sens de l’insolite et du bizarre. Et Fredric Brown est souvent génial.

Quant aux livres que je recommanderais, il y en a quantité. Le Mystère de la Chambre jaune et les Dix petits nègres sont des chef-d’œuvres absolus. Viennent ensuite toute une série de Carr, dont : la Chambre ardente déjà citée, La Police est invitée, la Maison de la peste, Celui qui murmure.

Concernant les livres contemporains, je citerai le Léviathan de Boris Akounine (merci Philippe Fooz de me l’avoir fait découvrir !), et l’exceptionnel Tokyo Zodiac Murders de Soji Shimada.

Merci beaucoup pour votre temps, M. Halter.

samedi 7 janvier 2012

La Balle de Nausicaa — Paul Halter (2011)

La Balle de Nausicaa est le nouveau recueil de nouvelles de Paul Halter. Le livre était publié le 27 décembre par Createspace, un service d’auto-publication… américaine ! Pour quelque temps, le livre était disponible seulement sur Amazon.com, et la situation n’était pas idéale pour les admirateurs français du Maître. Le livre est finalement apparu sur Amazon.fr, mais en rupture de stock.

C’est ironique : la décision d’éditer le livre avec Createspace a facilité mon achat du texte. Tout récemment, je suis devenu un « Haltérophile » sincère, et c’est ma première fois achetant une nouveauté de Halter. (J’adore la couverture !) Je pense que je suis un des premiers (si ce n’est pas le premier) de recevoir et lire ma copie du livre, alors j’espère que cette critique sera intéressante pour ceux qui attendent leurs propres copies.

La Balle de Nausicaa recueille sept nouvelles, dont la nouvelle titulaire était inédite en France. (Elle était traduite et publié en anglais comme « Nausicaa’s Ball » dans Ellery Queen’s Mystery Magazine.) Deux des nouvelles (Le Spectre doré et L’Abominable bonhomme de neige) étaient traduites en anglais et étaient inclus dans la traduction de La Nuit du Loup. Mais c’est la première fois qu’elles sont tous ensemble en français.

La collection en sa totalité est agréable ; quelques histoires sont meilleures que des autres, mais c’est le même cas avec presque tous les recueil de nouvelles. Il n’y a aucune nouvelle entièrement terrible, mais quelques-unes sont moins fortes que des autres. Je trouve que l’écriture de M. Halter est appropriée aux nouvelles, et quelques-unes ici semblent prouver ma thèse. Voici mes critiques détaillés sur chaque nouvelle :

La Balle de Nausicaa
Rachel Syms est une belle comédienne, mariée à un type assez désagréable nommé George Portman. Ils séjournent sur l’île de Corfou au même temps que l’amant de Rachel, Anthony Stamp. Anthony et Rachel sont tombés en amour lors du tournage de leur dernier film, inspiré pas la légende d’Ulysse. Maintenant, on parle d’une possibilité d’une suite, alors leur séjour est relaxant (en théorie) et pratique.

Mais pendant ses vacances, George Portman meurt près du « lagon bleu », un endroit accessible seulement par un chemin escarpé. La mort semble être accidentelle… mais le docteur Alan Twist n’est pas trop certain. Un indice en particulier éveille l’intérêt de Twist : une petite balle qui le rappelle de la légende de Nausicaa, qui était en train de jouer à la balle avec ses amis quand elle a découvert Ulysse…

La liste des personnages est minuscule et la nouvelle n’est pas construite sur un crime impossible— on dirait plutôt que c’est une histoire avec un alibi « parfait » qui n’est pas si parfait. La fascination de Paul Halter avec la mythologie grecque est évidente, et le thème de l’histoire lui donne plusieurs chances de démontrer cette obsession. L’atmosphère est agréable— en somme, c’est une bonne lecture. Pas un chef d’œuvre, mais plaisant.

Il y a seulement un problème potentiel avec l’intrigue : l'arme possible du crime est jeté dans l’eau, qui efface tous les traces de sang… mais quand même on a pu enlever des empreintes digitales pour identifier quelqu’un ! Peut-être ce n’est pas impossible, mais ça semblait peu probable, surtout car l’arme était dans l’eau un bon bout de temps…

Le Spectre doré
Charles Godley est Ebenezer Scrooge incarné, et un Noël, il reçoit un visiteur. C’est une fille qui vend des allumettes, et elle est terrifée. Un mystérieux spectre doré la poursuit. Godley est sceptique : la neige est partout et seulement les traces laissées par la fille sont dans la rue. Mais quand un ami visite Godley, il confirme l’histoire de la fille !

La solution est astucieuse, mais encore, la liste des personnages est si petite qu’on peut facilement deviner la majorité de l’énigme si on se concentre. Mais l’ambiance ici est excellent, surtout car on ne connait pas les intentions du spectre. Est-il malicieux ? Bienveillant ? Que veut-il ? On apprend tout à la fin…

La Tombe de David Jones
Accusé d’un assassinat, David Jones jurait jusqu’à sa mort qu’il était innocent. Et il a juré que Dieu lui-même supportera son histoire avec quelque signe. Quand on a enterré David, de ce moment, aucune herbe ne pousse plus sur sa tombe… Quand un promoteur veut construire un terrain de golf sur les lieux, il essaye en vain de lever cette ancienne malédiction. On change le sol, construit un mur, mit des gardes en place… mais même avec des précautions presque paranoïaques, aucune herbe ne pousse sur la tombe…

Mais le docteur Twist va résoudre tout, bien sûr. La situation impossible est créative et simple, et la solution est décente… si tout marche. Le coupable a pris des risques, et si seulement une chose ne va pas comme prévu, tout serait découvert facilement. Mais en général, la nouvelle est bien écrite et intéressante.

L’Étrange regard
Ceci est la nouvelle la moins intéressante. Il y a trois personnages : une femme obsédé avec Gene Tierney, sa fille, et le compagnon de la mère (qui partage son obsession). Tout simplement dit, j’ai déjà vu cette idée, écrit par un autre auteur dans un roman. C’était bien fait, et Halter ne copie pas la situation ; seulement l’inspiration est le même. Mais si vous connaissiez l’inspiration duquel je parle, vous connaissez tout dès la première page. Je ne veux plus dire, pour éviter les « spoilers ».

L’Abominable bonhomme de neige
Ceci est le chef d’œuvre de la collection, à peu près sur le même niveau que La Marchande des fleurs dans La Nuit du Loup. L’idée est brillante : Irving Farrell essaye de trouver la maison d’un ami, mais il se perd. En marchant, il rencontre un homme étrange et ils commencent à parler. L’étranger lui commence de raconter une histoire d’un meurtre bizarre. Il y a plusieurs ans, un homme nommé Fred Graves était assassiné… par un bonhomme de neige ! Un témoin a vu la victime sa battre avec le bonhomme, qui a fini en poignardant Fred. Mais comment est-ce possible ? Seulement les traces de la victime étaient dans la neige…

Encore on trouve une situation créative ; c’est Halter en pleine forme. C’est une nouvelle presque parfaite. L’atmosphère est plutôt sinistre, et la formule du « meurtre dans le passé » marche bien dans l’ensemble. Il y a plusieurs personnages (et alors plusieurs suspects), et la solution est sublime. C’est une grande surprise, et la conclusion est simplement magnifique.

Le Clown de minuit
J’admire beaucoup l’originalité de M. Halter, mais cette nouvelle m’a rappelée un peu trop une des nouvelles de La Nuit du Loup. La situation est simple : une femme insiste qu’un clown vient la visiter une fois par semaine à minuit, et elle est terrifiée. (Aucune situation impossible, hélas !) La nouvelle est courte (seulement huit pages !)… La surprise est plus efficace car l’histoire est terminée avant qu’elle peut commencer proprement…

Mais voilà le problème aussi : c’est un peu trop court, et j’ai déjà vu cette solution. Bref, j’étais préparé pour la fin et il n’y avait aucune surprise pour moi. Passons à la dernière nouvelle.

La Malle sanglante
54 pages de longueur et divisée en trois parties (la dernière est un épilogue), on peut appeler cette nouvelle un court roman. Et la première partie est un petit bijou de sortes : on rencontre le narrateur, Sanders. Il rencontre un homme étrange qui se présente comme Noël Togram. Leur confrontation est une des plus bizarres, avec plusieurs rebondissements et des développements complètement inattendues.

La deuxième partie est plus lente et concentrée, mais après la rapidité frénétique de la première partie, elle semble un peu lente. La solution n’est pas entièrement étonnante (j’ai deviné la plupart des énigmes), mais j’aime beaucoup la conclusion. La dernière phrase est un des meilleures conclusions écrite par Paul Halter.

mardi 1 novembre 2011

Le Crime de Dédale — Paul Halter (1997)

Je suis fasciné par l’idée centrale du livre Le Crime de Dédale de Paul Halter. Oubliez tout que vous avez appris de la mythologie grecque : Halter crée une version alternative. Les personnages des légendes antiques, tels que le roi Minos et l’inventeur Dédale, sont au centre de l'intrigue.

En 1937, le professeur Lewis Newcomb fait une découverte excitante : un récit du roi Minos, racontant un crime que Dédale a commis... le meurtre du Minotaure !!! Dédale était enfermé dans une chambre, dont la porte était surveillée par le roi Minos lui-même. Le minotaure était enfermé dans une autre chambre, séparé de celle de Dédale par un mur solide. Trois gardes surveillaient cette chambre close grâce à un « puits de lumière ». Ils affirment que personne n'est entré ni sorti. Qui plus est, Minos avait demandé juste avant à Dédale de couper l’oreille gauche du monstre, comme preuve de ce qu'il avait bien tué le monstre lui-même.

Tout cela parait assez impossible, mais quand les portes sont ouvertes, le Minotaure est bel et bien mort, la gorge tranchée et l'oreille gauche coupée ! Minos essaie de mettre la mort du monstre sur le dos de Thésée, mais n’arrive pas à convaincre la reine Pasiphaé. Celle-ci est convaincue de la culpabilité de Dédale, et demande sa tête. Alors que tout le monde se trouve réuni dans la cour centrale, Dédale demande la chance de transmettre une dernière invention au monde avant de mourir : le vol humain ! La reine hésite, puis donne sa permission. Dédale et Icare endossent alors leurs célèbres ailes de cire et—quel choc !— s'envolent et disparaissent dans le ciel.


Mais Minos sait que c’était un truc… il avoue même en être complice. L'idée - créer des crimes impossibles utilisant la mythologie grecque – est excellente, et me plait beaucoup; on voit les événements se dérouler et on peut deviner comment  ils ont abouti aux légendes que nous connaissons.

Mais voici le problème majeur du livre : la majorité de l’histoire se passe en 1937. Pour la première partie, ce n’est pas un grand problème… on y trouve un meurtrier en série qui commence à tuer des archéologues, en se faisant passer pour une créature de la mythologie grecque, « Talos ». C'est une idée géniale… Les véritables problèmes commencent lorsque nos héros de 1937 décident d’aller en Crète pour trouver le labyrinthe de Minos.

Un personnage surtout pose problème: Kate Jones. Je peux penser à plusieurs adjectives pour la décrire, mais la plupart sont des « gros mots ». Kate est une femme orgueilleuse, qui n'aime qu'elle-même. Elle manipule les hommes et prend plaisir à le faire. Elle se montre tout particulièrement cruelle avec Milton, un brave garçon qui l’adore et ferait presque n’importe quoi pour elle. Bref, sitôt qu'elle endosse le rôle de narrateur au début de la deuxième partie, le lecteur souhaite que le Minotaure revienne à la vie et la dévore.

Nonobstant ce personnage problématique, le livre est dans l'ensemble bien écrit. Halter emploie quelques métaphores - telles que « le labyrinthe de l’âme » - qui sont vraiment cliché et ne fonctionnent pas trop bien et les personnages ne sont pas très développés, mais l’intrigue est excellente, et la lecture toujours intéressante.

Les énigmes sont de qualité variable. Celle de 1937 n’a rien de spécial—le coupable n’est pas trop surprenant, mais son mobile est excellent. Le meurtre du Minotaure reçoit quant à lui une solution élégante et simple, malgré un indice un peu trop évident. Si je lisais ce livre en anglais, je pense que j’aurais eu une meilleure chance de résoudre le mystère— lisant en français, c’est un peu plus difficile. En revanche, la méthode que Dédale et Icare utilisent pour s’envoler est sans relief, voire franchement ennuyeuse.

Je pense que Le Crime de Dédale fonctionnerait mieux sous une forme plus ramassée. Si on élimine l’histoire de 1937, on trouve une idée géniale et un excellent crime impossible. Je ne regrette pas la lecture, même si j'ai détesté l’héroïne. Vous ne perdriez pas grand-chose à ne lire que la partie se déroulant dans l'antiquité et celle où l'envol de Dédale et Icare est expliqué, mais le livre dans son ensemble est très plaisant.

vendredi 7 octobre 2011

La Quatrième Porte — Paul Halter (1987)

Non. À l’heure actuelle, vous êtes sans conteste le meilleur. Le seul qui, au mépris de notre époque où hélas le mystère et le merveilleux cèdent le pas à la violence et au sexe, le seul qui persiste à écrire des énigmes digne de ce nom. Je dirai même que vous êtes le dernier défenseur de l’authentique roman policier.
le docteur Alan Twist, La Quatrième Porte

Cette citation de La Quatrième Porte s’applique particulièrement à l’œuvre de Paul Halter. Sans doute se considère-t-il comme le défenseur du roman d’énigme, à une époque où le «noir » le dépasse en popularité. Pas besoin d’intrigue, d’avoir de véritables indices, ou même d'une énigme ! Rien que de la Psychologie et du Social, et les critiques se pâment...

L’ingéniosité qu’on trouve dans le roman La Quatrième Porte démontre que Paul Halter est capable d’écrire un roman policier dans un style « classique ». Tous les indices nécessaires pour résoudre le problème sont là. Ajoutez-y beaucoup d’imagination, une « chambre close » géniale, une bonne création d'atmosphère, des personnages assez sympas; et vous avez un chef-d’œuvre.

Notre histoire commence dans un village anonyme de la campagne anglaise. Le narrateur, James Stevens, est un jeune homme qui a commencé ses études à l’université. Sa sœur, Elizabeth, aime son meilleur ami, Henry White. Un autre ami de Stevens, John Darnley, est également amoureux d'Elizabeth. Les White, Darnley, et Stevens habitent trois maisons situés à proximité les unes des autres. Mrs. Darnley, la mère de John, s’est apparemment suicidée quelques années auparavant, dans une chambre close. Depuis ce temps, Mr. Darnley a accueilli plusieurs locataires sous son toit, mais tous sont partis rapidement, se plaignant de bruits de pas et d'étranges lueurs en provenance de la chambre de la défunte.

Mais tout change lorsque les Latimer arrivent. Patrick et Alice Latimer sont des spirites, Alice en particulier affirmant être un médium. Elle le prouve avec panache, devinant une question que Mr. White a écrit à son épouse décédée et placée dans une enveloppe close, restée tout du long sous la surveillance de témoins.

L’histoire ne termine pas là : Patrick Latimer décide de contacter le fantôme de la pauvre Mrs. Darnley en passant la nuit dans la chambre maudite. La porte est fermée et scellée avec de la cire et l’empreinte d’une pièce rare, choisie par un témoin indépendant peu avant l’expérience, après quoi, le témoin conserve la pièce par-devers lui. Mais à l'ouverture de la porte, on découvre un inconnu dans la chambre, un couteau dans le dos ! Un deuxième meurtre est commis par la suite, quand un homme est trouvé assassiné dans sa maison entourée d'une neige vierge de toute trace de pas...

Ce n'est là qu'un échantillon d’une intrigue assez compliquée où il est question entre autres de bilocation, de résurrection, de réincarnation, d'une chambre maudite, et les trucs employés par les médiums… si ce sont des trucs ! Les solutions des chambres closes sont toutes excellentes : simples, faisables, convaincantes. Et quand l’enquête se met en marche, Halter démontre sa maîtrise de l’intrigue. Il n’y a jamais un moment ennuyeux, et Halter manipule brillamment le lecteur.

Il y a quelques choses un peu bizarres avec ce roman. Mon exemplaire compte seulement 188 pages, et c’est seulement après la 140ième que le docteur Twist apparaît. Je commençais à me demander où il était. Après tout, j’ai entendu beaucoup de fois qu'il était le héros du roman. Halter trouve une façon excellente de l’introduire dans l’action, et même si son partenaire, l’inspecteur Hurst, n'apparaît pas dans ce roman, il est mentionné. (On présente souvent La Quatrième Porte comme le premier roman de Halter, mais l'honneur revient en fait à La Malédiction de Barberousse, que je suis en train de lire.)

Le « style Halter » dans ce livre est honnête. Les personnages ne sont pas développés sur 368 pages, mais ils étaient tous plus que des noms. Je les ai trouvés assez sympas, et je voulais savoir comment leur histoire finirait. L’atmosphère n’est pas créée avec l’habileté d’un Grand Maître comme Edgar Allan Poe ou John Dickson Carr, mais elle est assez bonne, avec un sentiment de malaise dominant l'ensemble.

J’aime aussi beaucoup l'humour de M. Halter, comme par exemple ici, quand James se moque de sa sœur et son amour pour Henry :

Je me levai, gagnai ma bibliothèque, pris le premier tome d’une volumineuse encyclopédie et le lui posai sur les genoux en déclarant avec un rien d’ironie :

Comme tu m’en parles si souvent et que le cas est si intéressant, j’ai écrit une petite monographie de huit cent pages à son sujet, mais ce n’est que le premier volume et…

    Ayant pour ma part deux sœurs ainées, ces mots m’ont rappelé des jours plus simples, quand nous vivions tous sous le même toit et échangions ce genre de plaisanteries.

    Pour le dire courtement, La Quatrième Porte est sans conteste un chef-d’œuvre. L’intrigue est maline, d'une ingéniosité diabolique. L’identité du coupable est une véritable surprise, et le livre est vraiment agréable à lire. J’ai décidé d’acheter le livre après que John Pugmire ait annoncé qu’une traduction anglaise, The Fourth Door, est disponible sur Amazon— et je ne regrette pas du tout cette décision! J’aime beaucoup l’œuvre et l’imagination de M. Paul Halter, et je suis content que ses romans commencent à apparaitre en anglais. Peut-être le monde Anglo-Saxon appréciera-t-il l’ingéniosité de M. Halter. On le compare souvent à John Dickson Carr, mais la comparaison est rarement aussi justifié qu’avec La Quatrième Porte. Bravo !!!