On se sert du roman policier pour faire passer toutes sortes de « messages », messages prétendument humanitaires, ou carrément philosophiques! Il y a un courant assez fort, actuellement, qui véhicule des trames ayant pour base l’indispensable policier véreux et l’assassin, innocente victime du sort. ... Entre parenthèses, aucun suspens quant à l’identité du coupable : c’est invariablement « la société ». Et tout cela, bien sûr, baigne la plus béate utopie.

— Paul Halter, À 139 pas de la mort

mercredi 14 mai 2014

1001 Chambres closes: un questionnaire pour les auteurs

1. Pourquoi la chambre close? Pourquoi la fascination avec les chambres closes et les crimes impossibles? Comment votre passion pour cette lecture est commencée? Quel livre était votre premier?
Vincent Bourgeois : Passionné par l’Énigme en général – et ses divers aspects si bien illustrés dans beaucoup d’œuvres de la littérature policière – je trouve que le défi le plus abouti est celui de la « chambre close  » : simple (du moins en apparence) dans sa présentation, mais ô combien complexe dans sa résolution, il est fascinant de voir avec quelle dextérité ce problème a été traité, puis enrichi, par la mise en abyme de bien d’autres situations tout aussi inextricables ( je veux bien sûr parler de son fascinant corollaire, le « crime impossible », qui permet une exploitation bien plus étendue encore du genre).

J’ai contracté le virus du Mystère grâce à Agatha Christie : Dix petits nègres a été ma première approche (quel fabuleux début, n’est-ce pas ?), et je ne remercierai jamais assez ma professeur de français de l’époque de m’avoir permis de savourer cette découverte (grâce lui soit rendue de m’avoir fait connaître Dame Agatha, en lieu et place de lectures scolaires « imposées » et –parfois – rébarbatives). Mon deuxième contact avec l’Impossible l’a été à travers Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux (que je lisais fébrilement, sous forme de  feuilletons, chaque semaine, dans un magazine…de mode) ; pour la suite, les œuvres de mon compatriote Stanislas-André Steeman (très accessibles pour moi, car présentes dans la bibliothèque paternelle), avant que le coup fatal ne me soit porté par mon éminent comparse Roland Lacourbe, qui a relancé la traduction en langue française de l’œuvre de l’immense John Dickson Carr, dont le Service des affaires inclassables a constitué ma première découverte… avant de lire, inexorablement, tous les récits de cet auteur de génie.

Philippe Fooz : J’ai toujours été attiré par le roman de « Mystère » (expression chère à Pierre Véry) qui englobe ce qu’on trouve aujourd’hui sous l’étiquette « énigme, espionnage, thriller, suspense ». Le problème de la chambre close m’a tout de suite fasciné : c’était une dimension hors norme, combinant roman policier et roman fantastique. Ma première confrontation avec le genre (je devais avoir douze ans) fut, bien sûr, Le Mystère de la chambre jaune, suivi du Parfum de la dame en noir. Puis, tout naturellement, j’ai découvert Pierre Boileau (Six Crimes sans assassin, Le Repos de Bacchus) et, inévitablement, Boileau-Narcejac ; parallèlement, je me plongeais avec délectation dans l’œuvre de la grande prêtresse du crime, Agatha Christie. Ce n’est que bien plus tard (vers seize ans) que j’ai abordé John Dickson Carr qui, à l’époque (1975) était le seul spécialiste accessible dans le domaine francophone ; puis, bien sûr, les grands maîtres anglo-saxons, Chesterton, Ellery Queen, Patrick Quentin (qui n’a pas livré de chambre close, dommage…). La découverte révélatrice fut pour moi Noël Vindry, que je découvris dans les années quatre-vingts, puis dans les années nonante, Martin Méroy. Le domaine francophone ne donna vraiment accès à des œuvres majeures d’auteurs étrangers qu’à compter de ces trente dernières années et je me plongeais alors avec ravissement dans les traductions de Carr, Edward Hoch, Joseph Commings, Clayton Rawson, Jacques Futrelle, John Sladek … et bien d’autres…
  
Roland Lacourbe : Dès mon adolescence, j’ai été un grand lecteur de romans policiers, de romans de science fiction, et de romans fantastique — genre épouvante. Une passion pour la lecture que m’ont donnée mes parents. En trouvant des romans de John Dickson Carr dans la bibliothèque de ma mère, j’ai découvert que cet auteur savait de manière singulière combiner l’énigme policière et une atmosphère propre au fantastique. Je suis devenu un fanatique de Carr et j’ai dévoré un par un tous ses livres traduits en français : à l’époque, cela constituait tout juste la moitié de son œuvre ! [1] Mes deux premières rencontres avec Carr ont été Till Death Do Us Part et He Wouldn’t Kill Patience. Et, dès lors, cette passion ne m’a plus jamais quitté. Ensuite, le second “choc” de lecture a été And Then There Were None d’Agatha Christie. Puis, la découverte de Pierre Boileau et d’Ellery Queen. Petit à petit, sans que j’y prenne garde, le genre du crime impossible s’est imposé à moi.

Michel Soupart : Le mystère de chambre close satisfait à la fois notre désir de merveilleux (le rêve à un monde où tout pourrait arriver) et notre besoin de comprendre et de donner un sens aux faits auxquels nous sommes confrontés.

J’ai découvert les chambres closes à onze ans avec The Murders in the Rue Morgue qui m’avait impressionné et à treize ans avec Le Mystère de la chambre jaune qui m’a mystifié et inoculé le virus. Ensuite ce furent Carr, Van Dine, Boileau, Chesterton, et tant d’autres. Ma préférence a toujours été  aux récits avec un arrière-plan surnaturel comme The Crooked Hinge de Carr ou Through a Glass Darkly de H. Mc Cloy ou les romans de Hake Talbot par exemple.

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2. Il y a beaucoup de variété dans le livre 1001 Chambres  Closes; on y trouve des auteurs anglais, américains, français, japonais, etc. Comment avez-vous trouvé ces livres? Quelle était leur disponabilité? Avez-vous réussi de les tous trouver en traduction français, ou avez-vous du lire quelques-uns dans leur langue originelle? Et pourquoi le nombre « 1001 »?
Paul Halter
V. B. : C’est à la suite de recherches incessantes (et, par ailleurs, toujours en cours) que nous avons découvert tous ces auteurs. Pour certains (J.D. Carr, Paul Halter…) qui se sont faits les spécialistes de notre domaine de prédilection, cela s’est révélé facile. Des références ont pu être obtenues grâce à des ouvrages spécialisés, y compris en langue anglaise (dont ceux de notre extraordinaire complice Robert Adey, par exemple) ; d’autres par la lecture de fanzines, par le « bouche à oreille », et parfois… par le hasard pur et simple. Je me réserve actuellement (après avoir écumé la majorité des œuvres en langue française) le temps de découvrir bien d’autres pépites non encore traduites… et il y a du boulot !

Ce livre constitue une sorte de complément  à notre précédent ouvrage Chambres closes… Crimes impossibles. Il a été élaboré grâce à l’aide immense de notre ami Roland Lacourbe (et de son épouse Danièle Grivel). Nous étions initialement partis pour le chiffre «  999 » (un private joke faisant référence à l’étude de Roland 99 Chambres closes, mais notre choix s’est finalement porté sur le chiffre de « 1001 » ( un peu comme pour les Contes des 1001 nuits, une invitation au voyage et au mystère…)

Ph. F : Lorsque nous avons abordé un recensement pour l’édition de 1997, nos lectures antérieures nous avaient permis de découvrir pas mal d’auteurs francophones ou traduits. Nous nous sommes donc attelés à une recherche systématique à partir du livre de Robert Adey (Locked Room Murders and Other Impossible Crimes) afin de découvrir s’il existait des traductions françaises des ouvrages listés. Pour la présente édition, nous sommes également allés “à la pioche” sur les nombreux sites Internet de langue anglaise où nous avons trouvé énormément de choses. Mais tous les romans et nouvelles répertoriés sont des traductions françaises [2].

Pourquoi 1001 Chambres closes ? : nous avions pensé à 999… juste prolongement de l’étude de Roland Lacourbe (99 Chambres closes), publiée en 1991. Il s’est avéré que notre recensement aboutissait à près de 1180 références… Le titre 1001… qui fait directement référence aux fameux contes de Schéhérazade, se justifiait donc, apportant une part de rêve implicite (cf. Carr et The Arabian Nights Murder qui a été baptisé en français Le Meurtre des mille et une nuits).

R. L. : La seconde étape déterminante a été la découverte du livre bibliographique de Robert Adey Locked Room Murders and Other Impossible Crimes, dans sa première édition. C’était au début des années quatre-vingt. J’ai d’abord voulu établir la liste des livres et des nouvelles cités qui étaient disponibles en français et j’ai dressé une première bibliographie. Je pensais alors proposer cette liste commentée à mon ami Jacques Baudou, éditeur d’un célèbre fanzine de l’époque, Énigmatika. Mais le manuscrit a pris une telle importance que Jacques m’a suggéré d’en faire un livre. Ce qui a donné 99 Chambres closes publié en 1991. Parallèlement, j’ai publié une première anthologie de vingt nouvelles, toutes déjà traduites, Les Meilleures Histoires de chambres closes (1985), qui a marqué le début du renouveau du genre en France. Entre-temps, j’avais fait la connaissance de Robert Adey à qui j’étais allé rendre visite chez lui. J’ai découvert un homme fascinant, chaleureux et d’une incroyable érudition, et nous sommes devenus des amis.

Je m’étais alors rendu compte que le nombre de textes traduits en français dans la bibliographie de Robert Adey ne dépassait guère la moitié. J’ai donc cherché à me procurer les textes encore inédits et que me conseillait Bob. D’où la découverte de quelques merveilles comme les deux romans de Hake Talbot et les nouvelles du sénateur Banner de Joseph Commings ou du Dr Hawthorne d’Edward D. Hoch. Ce qui a donné naissance à de nouvelles anthologies comprenant cette fois un grand nombre de nouvelles encore inédites. Sans oublier, naturellement, tous les inédits de John Dickson Carr, qui étaient encore très nombreux [3]. Et les romans de Clayton Rawson (à l’époque, seules ses nouvelles avaient été publiées dans Mystère Magazine, mais aucun de ses romans n’avait été traduit).

Quant au nombre de 1001, c’est un nombre symbolique. Il ne répond qu’à la nécessité de trouver un titre. D’ailleurs, notre bibliographie dépasse les 1150 références…

M. S. : Je n’aurais pu découvrir toutes ces merveilles seul. C’est grâce surtout à la grande connaissance de Roland Lacourbe sur le sujet notamment pour la littérature policière anglo-saxonne que j’ai découvert pas mal de titres qui m’étaient inconnus. Mes autres complices m’en ont aussi fait découvrir, ainsi que des amateurs et collectionneurs sans oublier Internet. Ma connaissance de l’anglais m’avait tout de même permis de lire notamment C. Rawson, et plusieurs Carr non traduits avant que Roland Lacourbe parvienne à obtenir la traduction de leurs œuvres.

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3. Quelle est la relation entre ce livre et votre dernier livre, Chambres Closes Crimes Impossibles?
V. B. et Ph. F : Déjà souligné : le travail de 1997 est la base de la présente édition (voir la note page 4 du livre).

R. L. : En faisant des recherches bibliographiques sur le genre du crime impossible dans la littérature policière, je me suis rendu compte que c’était un merveilleux prétexte pour faire connaissance avec des passionnés du genre dans le monde. C’est ainsi que j’ai pu rencontrer ou nouer des relations avec des Anglais comme Robert Adey, Tony Medawar ou Jack Adrian, des Américains comme Bill Pronzini, Douglas Greene ou John Pugmire (John est Anglais mais, vivant depuis plus de trente ans à New York, je le considère comme un Américain). J’ai également pu rencontrer Otto Penzler et correspondre avec d’éminents spécialistes comme James E. Keirans. J’ai même eu le plaisir et la chance de connaître Edward D. Hoch en personne qui j’ai interviewé à New York en octobre 1997 et avec qui je suis demeuré en relation épistolaire jusqu’à sa mort. Ed a été très reconnaissant que le premier recueil de nouvelles consacrées à son Dr Hawthorne ait été publié en France. Au début des années deux mille, il m’envoyait par mail ses nouvelles traitant de crime impossible avant publication dans le Ellery Queen’s Mystery Magazine ! Et je lui ai fourni plusieurs fois, à sa demande, des informations sur Paris et la France, pour certaines de ses histoires…

Et c’est aussi après la publication de 99 Chambres closes que je suis entré en relation avec ces trois chercheurs belges qui sont devenus des amis très proches, Vincent, Philippe et Michel, avec qui je partageais des passions et des goûts communs. Et lorsqu’ils m’ont proposé de participer à une nouvelle édition de leur livre, j’ai accepté avec enthousiasme.

M. S. : Notre premier livre avait pour but de faire découvrir le sujet au grand public sous plusieurs de ses aspects. Nous avons pu poursuivre notre objectif en profondeur grâce à Roland Lacourbe qui a été le moteur de l’entreprise et que je remercie. Tous les aspects sont à présent répertoriés [4]. Seul parent pauvre, le théâtre qui n’a pas pu apporter grand-chose dans le domaine.

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4. Une des meilleures éléments de votre livre est que vous incluez une brève évaluation de chaque roman/nouvelle, ainsi qu’une note. Les notes vont de zéro à cinq étoiles. Comment avez-vous décidé sur les notes? Qu’est-ce qu’un livre devait faire afin d’obtenir une note de cinq étoiles? Y a-t-il des désaccords entre vous à propos ces notes?


V. B. : Nous ne serons jamais entièrement d’accord sur la cotation attribuée aux œuvres : elle dépend de trop de paramètres, mais nous avons un consensus “global”. Mais le fait de donner une cotation pour une œuvre ouvre  à mon sens les débats et les rend passionnants. Pour obtenir la cote d’excellence, un récit doit être servi par un problème bien posé bien sûr, idéalement serti dans une ambiance fantastique avant de revenir à une explication rationnelle (et à laquelle, idéalement, on n’aurait jamais pensé). Nous avons parfois dû donner deux cotes, car certaines œuvres sont plutôt remarquables par un seul aspect seulement de cette approche (soit un problème de local clos époustouflant desservi par un texte mièvre, soit un récit brillant amoindri par un argument de local clos décevant).

Ph. F : Le rédacteur de la notule attribue la cote. Mais l’équipe collégiale peut émettre une opinion différente (les exemples de double cote sont nombreux et explicités). Le système de cotation est commenté page 23. Toutefois une œuvre peut s’avérer décevante quant à l’aspect de “chambre close”, mais présenter de grandes qualités littéraires… ou l’inverse… [exemples :  Lament for a Maker de Michael Innes, The One That Got Away de Helen McCloy, The Black Magician de R. T. M. Scott…].

R. L. : L’appréciation sous forme d’étoiles que nous avons choisie pour coter les romans et les nouvelles dont nous parlons est, bien sûr, très subjective. Mais notre démarche était — comme c’est inscrit sur la couverture du livre — de proposer un “Guide de lecture”. C’est pourquoi nous avons choisi ce système de cotation qui existe depuis des dizaines d’années dans le domaine de la cinéphilie : en France, c’était le fameux Conseil des Dix des “Cahiers du Cinéma” de la Grande Époque ; et aux États-Unis, le très populaire “Movie Guide” de Leonard Maltin. Toutefois, ces cotations ne dépassaient pas quatre étoiles. Nous en avons ajouté une pour nuancer encore un peu plus nos appréciations.

Pourquoi un livre va-t-il atteindre cinq étoiles et sera-t-il désigné comme un “chef d’œuvre” ? Je laisse à mes complices le soin de répondre. Je voudrais simplement ajouter que les bons livres obtiennent très vite un consensus parmi les amateurs. Et si nous avons eu des désaccords pour coter quelques ouvrages, tout cela a généré des discussions passionnantes pendant la rédaction de l’ouvrage. Mais il y a une dizaine de cas où les appréciations sont demeurées divergentes entre nous. Nous les signalons par une double cote. À chacun de se faire sa propre opinion.

Je dois dire, pour finir, que les réactions des lecteurs dont nous pouvons prendre connaissance sur le forum de Paul Halter (paulhalter.net), prouvent que, dans la presque totalité des cas, la majorité d’entre eux sont d’accord avec nos appréciations.

M. S. : Toutes les appréciations sont subjectives. Chacun met l’accent sur un aspect. Certains misent tout sur le problème lui-même et négligent un peu le contexte de l’histoire, la psychologie des personnages. D’autres regrettent que l’auteur, même si le problème est bon, l’ait inséré dans un cadre spécialisé pour exposer ses vues sur un problème contemporain social ou autre. D’autres sont satisfaits si l’histoire est passionnante historiquement parlant par exemple, même si le problème n’est pas ou peu original. On peut aussi valoriser une œuvre parce qu’elle a été pionnière dans le sujet même si par ailleurs elle déçoit par son caractère daté. Et puis il y a des emballements pour des raisons que l’on a parfois du mal à expliquer. En principe, une cote maximale devrait être attribuée à une œuvre présentant une situation originale de chambre close ou de crime impossible avec une solution vraisemblable, dans un contexte bien décrit, avec des personnages ayant un minimum d’épaisseur psychologique, et tout cela écrit dans une langue claire sans affectation.
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5. Il n'a pas échappé à mon attention que la plupart des mystères de chambre close que vous avez catalogués sont des livres anciens. Beaucoup sont de la période qu’on appelle en anglais « The Golden Age of Detective Fiction ». Il y a eu quelques auteurs modernes prolifiques, tels que Paul Halter, mais en général, il semble y avoir moins d'inclusions de la fiction contemporaine. En dehors de Halter, qui sont des architectes modernes remarquables de la chambre close?
V. B. : Il est vrai que la plupart des récits concernant notre propos émanent de l’Age d’Or du roman de détection, mais la veine n’est heureusement pas tarie. Certaines œuvres contemporaines contiennent encore ce genre de défis, que l’on rencontre d’ailleurs avec bonheur dans d’autres contextes que celui de la littérature policière : films, séries télévisées, bandes dessinées, romans de S.F., démontrant irréfutablement — et pour notre plus grand plaisir — que le “bon vieux problème” continue à se porter comme un charme.

Ph. F : C’est vrai que le “Golden Age” représente près de 60% ! Les auteurs modernes livrent effectivement peu de locked rooms exaltantes, ou souvent des one-shot ; Paul Halter reste une remarquable exception. Dans le domaine francophone, à part Martin Méroy, Paul Gayot (Barine) et Jean Alessandrini, je ne vois pas de nouveau créateur prolifique.

R. L. : Pour nous, il ne fait aucun doute que Paul Halter a été la grande révélation mondiale de ces trente dernières années dans le domaine de la littérature criminelle. Je précise bien : « dans le domaine de la littérature criminelle » d’une manière générale. Même si, dans la presque totalité de ses livres, le crime impossible occupe la première place. Paul, qui est devenu notre ami à tous les quatre, est avant tout un grand constructeur d’intrigues habiles, astucieuses et sophistiquées, dans la lignée directe d’Ellery Queen, d’Agatha Christie et, naturellement, de John Dickson Carr.

Une anecdote ce propos. Au cours d’une conversation — c’était dans les années 1985-1986 —, Claude Chabrol m’avait demandé la date de la mort de Carr ? Je lui avais précisé : en février 1977. Et, après un temps de réflexion — « Oui, cela fait une dizaine d’années : ça colle ! » —, il m’avait confirmé que, selon ses convictions, Carr, d’où qu’il soit, avait pu choisir et transmettre le relais à un disciple… Claude Chabrol avait une conception très mystique de l’existence !

Mis à part Paul Halter, je ne vois pas d’autre auteur à mentionner qui, aujourd’hui, œuvre régulièrement dans le genre. Chronologiquement, la dernière grande révélation pour moi aurait pu être John Sladek dans les années soixante-dix ; mais ça n’a été qu’un feu de paille. Toutefois, il y a toujours des réussites éparses, ponctuelles, comme Tokyo Zodiac Murders de Soji Shimada ou L’Énigme du Monte Verita de Jean-Paul Török.

M. S. : C’est vrai que l’ère des auteurs prolifiques dans le domaine semble finie mis à part quelques individualités comme Halter, Alessandrini, Doherty par exemple mais les one shot de valeur sont malgré tout assez nombreux (voir notre livre) et ces auteurs n’ont pas dit leur dernier mot. De toute façon, pas d’inquiétude, les problèmes de chambre close n’ont certainement  pas fini de faire parler d’eux.
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6. Quelle est votre chambres close/crime impossible préféré? Alternativement, si vous trouvez cette question impossible à répondre, quels livres choisiriez-vous pour un cours sur la chambre close/crime impossible?
V. B. : Il m’est impossible de ne citer qu’une seule œuvre, mais j’ai été particulièrement séduit par les récits de Carr, La Maison de la peste (quel problème de local clos et surtout quelle atmosphère !), La police est invitée (pour la présentation ébouriffante du problème et sa géniale résolution) ; ceux de Paul Halter, La Quatrième Porte, La Chambre du fou, Le Diable de Dartmoor, Le Géant de pierre… ; les romans de Hake Talbot ; les récits de Clayton Rawson ; Jean Alessandrini (Le Labyrinthe des cauchemars constituant une variation débridée — mais parfaitement unique — de résolution d’une chambre close à laquelle jamais personne n’avait pensé auparavant) et, bien sûr, les anthologies réservées au genre (avec des textes déjà sélectionnés pour leur haute valeur). Mais si j’étais vraiment obligé de ne choisir qu’une seule œuvre, je prendrais Trois cercueils se refermeront pour son ambiance unique, ses développements brillants… et sa célèbre “causerie” sur notre sujet favori

Ph. F : Je n’ai pas de locked room préférée ; j’ai une liste de titres qui pourrait servir de support à une conférence.
J. D. Carr : The Crooked Hinge, The Three Coffins, He Who Whispers.
Paul Halter : Le Roi du Désordre, Le Brouillard Rouge, La Quatrième Porte.
Helen McCloy : Through a Glass Darkly.
Alexis Gensoul : La mort vient de nulle-part.
Jean-Paul Török : L’Énigme du Monte-Vérita.
Ellery Queen : The Chinese Orange Mystery.
Luis F. Verissimo : Borges et les orangs-outangs éternels.
Jean Alessandrini : La Malédiction de Khéops.

R. L. : Faire un choix parmi une vingtaine de titres fondamentaux me semble impossible. Chacun a sa raison d’être dans mon florilège : me viennent à l’esprit les œuvres d’Anthony Abbot, Clayton Rawson, Joel Townsley Rogers, Derek Smith, Hake Talbot, Alan Thomas. Et ceux de Français encore inconnus aux États-Unis ou en Angleterre comme Pierre Boileau, ou ces véritables phénomènes que furent le grand Noël Vindry et Marcel Lanteaume ; et naturellement Paul Halter qui commence à être traduit grâce au travail infatigable de John Pugmire.

Je dois préciser aussi que si, à l’époque de l’âge d’or, les meilleures œuvres du genre étaient anglo-saxonnes, les livres d’expression française sont en train de prendre leur revanche ! Avec Paul, bien sûr ; mais aussi avec des auteurs très singuliers comme nos amis Jean Alessandrini et Paul Gayot qui, sous le pseudonyme de J. Barine, a écrit avec beaucoup d’invention et énormément d’humour des dizaines de nouvelles, en empruntant des pistes encore jamais explorées dans le domaine du crime impossible.

Mais je reste avant tout un inconditionnel de John Dickson Carr qui a enchanté toute ma vie. Pour mesurer la passion qui me lie à cet auteur, sachez que, lorsque je me suis rendu compte, à la fin des années soixante, que plus de la moitié de ses romans n’étaient pas encore traduit en français, je me suis mis à travailler mon anglais sérieusement afin de lire tous ses ouvrages encore inédits ! Et si je lis l’anglais sans trop de difficulté maintenant, c’est à mon amour pour John Dickson Carr que je le dois. Et c’est cet enthousiasme qui m’a permis d’écrire le seul ouvrage paru en France sur son œuvre, et d’avoir la responsabilité, pendant plus de dix ans, de diriger la publication — rééditions et traductions nouvelles — de son œuvre aux éditions du Masque. Le bilan est positif : à part The Murder of Sir Edmund Godfrey qui est un livre à part et qui ne serait sans doute pas très apprécié en France, il ne reste plus qu’un seul inédit (mais mineur), The Ghosts’ High Noon. Et ma grande fierté est que la France est le seul pays au monde à avoir publié, en quatre volumes, l’intégrale de ses 92 pièces radiophoniques !

M. S. : Si je devais faire une conférence scolaire sur la chambre close je choisirais Le Mystère de la chambre jaune car il baigne dans une atmosphère de miracle « scientifique » — la dématérialisation de la matière —, parce que les problèmes posés sont résolus par le raisonnement, le premier étant né d’une mauvaise interprétation des faits, le second (la galerie), à cause  de la difficulté pour le cerveau du lecteur d’imaginer la double identité de l’assassin, c’est-à-dire de rompre avec l’idée conventionnelle que le policier en principe ne peut être le criminel.
The Burning Court offre la possibilité d‘une double lecture de l’affaire et ce dans un contexte surnaturel historique.
Un des Paul Halter : La Quatrième Porte, Le Roi du désordre, Le Diable de Dartmoor ou…



[1] Avant 1970, 36 romans sur 72 ! J’ai raconté en détail l’histoire de la publication française de l’œuvre de Carr dans un article paru dans Note for the Curious, publié à Londres à l’automne 1995 par Tony Medawar.
[2] Toutefois, les lecteurs trouveront les analyses détaillées de 33 romans célèbres et non (encore) traduits dans le seconde volume de notre ouvrage (Annexes : Le Crime impossible dans tous ses états) qui doit paraître dans le courant du printemps 2014.
[3] Pour vous donner une idée, au milieu des années quatre-vingt, des œuvres majeures comme The Three Coffins, The Unicorn Murders, The Arabian Nights Murder et Night at the Mocking Widow étaient encore inédites en français !
[4] Le second volume de 1001 Chambres closes recense — entre autres — les films, les séries télévisées et les bandes dessinées.

1 commentaire:

  1. Bien que je suis d'accord avec 95% des commentaires de mes amis, je dois remarquer que Tokyo Zodiac Murders n'est pas un "one-off." Soji Shimada a ecrit une trentaine de livres genre crime impossible, et son cas est celui de John Dickson Carr dans les annees 70: pas de traduction disponible, ni en francais ni en anglais. Il est a la hauteur de notre cher ami Paul Halter. En plus, il n'est pas seul: il y a une douzaine d'ecrivains japonais de crimes disponible et le genre fleurit au Japon.

    John Pugmire

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